Le Lézard

Conseil de presse du Québec - Comité des plaintes et de l'éthique de l'information - Décision - Numéro de dossier : D2005-11-025



MONTRÉAL, le 27 juin /CNW/ -- 
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    Numéro de dossier : D2005-11-025

    Plaignantes :  Mme Sophie Bouchard
                   Mme Tina Sénécal

                   et

    Mis-en-cause : Mme Katia Bussière, journaliste
                   M. Jean-Claude L'Abbée, éditeur et chef de la rédaction
                   Le quotidien Le Journal de Québec
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MONTRÉAL, le 27 juin /CNW Telbec/ -

RÉSUMÉ DE LA PLAINTE

Mmes Sophie Bouchard et Tina Sénécal reprochent à la journaliste Katia Bussière et au Journal de Québec d'avoir accolé une photo d'elles, à un article paru le 7 octobre 2005, qui ne reflétait aucunement leur réalité. Elles soulignent que bien que leurs visages soient brouillés, elles ont pu être facilement identifiées dans leur communauté.

GRIEFS DES PLAIGNANTES

Me Hélène Héroux, avocate, accompagne les plaignantes, dans leur démarche. Ces dernières reprochent à la journaliste Katia Bussière et au Journal de Québec de les avoir faussement associées, à un article qui n'était pas en lien direct avec leur situation, par l'ajout d'une photo les représentant.

L'article énonce certains faits sur la situation des fugueuses de la région de Québec en y présentant diverses caractéristiques de ce groupe, telles que les situations précaires des familles, les mauvais traitements ou l'inceste ainsi que la possibilité d'un dossier à la direction de la protection de la jeunesse. Certains signes précurseurs à la fugue sont identifiés comme l'abus d'alcool ou de drogue, les problèmes scolaires et la dépression. Sur la photographie juxtaposée à l'article, on y voit deux jeunes filles assises dans un lieu public et dont les visages sont brouillés.

Les plaignantes mentionnent que ce sont elles qui apparaissent sur la photo et qu'elles n'ont jamais donné leur autorisation à être photographiées. Elles affirment avoir subi un préjudice à la suite de la parution de cette photo. Elles expliquent que malgré que les visages soient brouillés, leurs vêtements très particuliers (manteaux de cuir à "studs", collant léopard ou à rayures, sacs à dos) ainsi que leur coiffure permettaient facilement leur identification.

Mme Sophie Bouchard explique qu'elle a 17 ans et qu'elle n'est pas une fugueuse. Elle dit fréquenter assidûment l'école et n'a aucun dossier en lien avec la direction de la protection de la jeunesse. À la suite de la parution de l'article, elle a rapidement été reconnue. Des personnes de son entourage se sont interrogées sur sa présence dans le journal; des inconnus l'ont associé à cette photo et lui ont demandé si elle était une fugueuse. De plus, ajoute-t-elle, certains policiers du quartier ont fait le lien entre la photo et sa prétendue situation de fugueuse.

Mme Tina Sénécal, quant à elle, souligne qu'elle a 20 ans et qu'elle fréquente assidûment l'école. Elle considère la photo comme dégradante à son égard. Elle y est représentée alors qu'elle enlève sa chaussure et qu'il est, selon elle, clairement possible de voir sous sa jupe. Elle considère avoir été faussement associée à une personne ayant un statut de fugueuse.

En conclusion, les plaignantes considèrent que la photo juxtaposée à l'article n'était pas en lien direct avec leur situation et que leur image a été utilisée de façon dégradante. De plus, soulignent-elles, cette photographie associe leur habillement et leur apparence à une problématique sociale que sont les fugues chez les mineures et cultive, de ce fait, les préjugés à leur endroit. Elles jugent qu'elles n'avaient pas à en payer le prix et constatent que le Journal de Québec n'a pas respecté l'éthique journalistique qui s'imposait.

COMMENTAIRES DES MIS-EN-CAUSE

Commentaires de M. Jean-Claude L'Abbée, éditeur et chef de la rédaction

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M. L'Abbée mentionne que la photo à laquelle la plainte fait référence, a été brouillée dans le respect de l'éthique journalistique afin d'éviter que les personnes puissent être identifiées.

Le mis-en-cause conclut qu'il est d'avis que ladite plainte est sans fondement puisqu'il n'est pas possible de s'assurer que les plaignantes sont bel et bien les personnes sur ladite photo.

RÉPLIQUE DES PLAIGNANTES

Les plaignantes n'ont soumis aucune réplique.

DÉCISION

Tout d'abord, il est à noter que la responsabilité des supports visuels dans un média relève de la direction de ce dernier. Dans ce dossier, la journaliste n'est donc pas mise en cause.

Le rôle du Conseil n'est pas de déterminer le degré d'atteinte à la vie privée des plaignantes cela relève de tribunaux. Cependant, le Conseil se penchera sur l'éthique professionnelle, en regard de sa déontologie, exercée lors de la publication de photos.

La liberté de la presse et le droit du public à l'information autorisent les médias et les professionnels de l'information (journalistes, caméraman, photographes, preneurs de son et autres) à prendre et à diffuser les photos, images, commentaires, sons et voix qu'ils jugent d'intérêt public. Toutefois, ces derniers doivent s'assurer d'informer réellement le public, et doivent faire les distinctions qui s'imposent entre ce qui est d'intérêt public et ce qui relève de la curiosité publique.

L'article fait état de la situation de jeunes mineures qui fuguent dans la région de Québec. On y explique les diverses caractéristiques de ce groupe telles que les situations familiales précaires, les mauvais traitements, l'inceste ainsi que les interventions de la direction de la protection de la jeunesse.

Les plaignantes, une jeune fille de 17 ans et une autre de 20 ans, dénoncent l'utilisation d'une photo qui les associent faussement aux propos tenus dans l'article. Les plaignantes estiment que leur image a été utilisée sans leur consentement, ayant pour conséquence, qu'elles soient reconnues par leur entourage, des inconnus et des policiers, et ce, malgré le fait que leurs visages aient été brouillés. Elles considèrent que la photo ne reflétait en rien leur situation. De plus, une des plaignantes juge la photo dégradante à son égard, alors qu'on la voit enlever une chaussure et qu'il est possible de voir sous sa jupe. Le mis-en-cause rétorque que le journal a respecté l'éthique journalistique en brouillant leurs visages, évitant ainsi leur identification.

Le fait que le média ait brouillé les visages des jeunes filles constitue, de façon générale, une mesure acceptable pour éviter de dévoiler l'identité d'une personne. Toutefois, le Conseil estiment que dans ce cas particulier, certaines caractéristiques très distinctives pouvaient permettre leur identification dans leur communauté. En considérant que l'une d'entre elles était mineure, l'éthique journalistique demandait au média de s'assurer d'avoir le consentement de ces jeunes filles avant de publier leur photo. Le grief est donc retenu.

Dans sa jurisprudence, le Conseil met en garde les médias utilisateurs d'images : "ceux-ci doivent toujours être extrêmement prudents lorsqu'ils ont à publier des photos représentant des personnes mineures afin d'éviter de leur porter préjudice. Les médias devraient idéalement obtenir le consentement des parents. S'ils ne peuvent le faire, ils doivent s'assurer de bien informer les jeunes de l'objet du reportage ou de l'émission, ne jamais insister pour obtenir leur participation, et faire preuve de rigueur, de prudence et de discernement afin de ne pas les associer à des sujets, des contextes ou des milieux auxquels ils n'appartiennent pas." (D1990-11-050)

Au grief de la plaignante qui juge la photo dégradante à son égard, le Conseil est pour sa part d'avis que celle-ci relève d'un goût douteux.

Finalement, les plaignantes reprochent d'avoir alimenté les préjugés en associant leur tenue vestimentaire et leur apparence à une problématique sociale qu'est la fugue chez les mineures. Le Conseil est d'avis que l'utilisation de cette photo, pour diriger les lecteurs vers un article sur les fugues de mineures, ne pouvait qu'associer, aux yeux du public, les deux personnes représentées sur la photo aux propos de l'article.

En regard des motifs énoncés ci-haut, le Conseil de presse retient les griefs des plaignantes et blâme le Journal de Québec.

Nathalie Verge, secrétaire générale

Au nom du comité des plaintes et de l'éthique de l'information


Communiqué envoyé le 27 juin 2006 à 11:41 et diffusé par :